CHAPITRE VI

Ce fut un moment de grand plaisir et de total abandon.

Comme le dit Barrai' un peu plus tard : — Heureusement que le vent est bien établi et qu'il n'y a pas de courant, sinon nous nous retrouvions en haute mer !

Le soleil n'était plus qu'une boule de métal en fusion, au-dessus des collines marquant la terre. Barran mit le cap dans sa direction.

Je préfère ne pas naviguer de nuit, précisa-t-il à Gahonne qui laissait traîner une main dans l'eau, allongée toute nue sur le bordé.

Il faisait cependant très sombre lorsqu'ils atteignirent une petite anse, et que la proue du navire racla le sable. Barran sauta par-dessus bord et laissa filer la grosse pierre qui servait d'ancre à leur nef. L'obscurité de la nuit ranima leurs angoisses. Ils n'étaient pas si loin du village ruiné.

Je pense qu'il serait mieux que nous restions à bord, au moins jusqu'à l'aube, dit Barran. Je ne sais pas s'il y a des marées, dans cette mer, mais je n'ai pas envie qu'on se retrouve bloqués sur la plage, loin du bateau, si quelque chose survenait.

Gahonne était de cet avis. Ils s'allongèrent l'un contre l'autre, confiants en Chataham pour monter la garde.

La nuit se passa sans incident. Au matin, le navire n'avait pas bougé de place, et Barran en déduisit qu'il n'y avait pas de marée. Il dut expliquer à Gahonne ce qu'était une marée, mais la jeune femme n'y vit qu'une preuve de la puissante magie de la déesse-Lune, et l'accepta comme telle. Ils descendirent à terre, pour se dégourdir les jambes et laisser Chataham brouter à son aise. Le paysage, autour d'eux, était calme, rieur, mais ils ne s'attardèrent pas. Ils rembarquèrent, et, cette fois, Chataham n'y mit pas trop de mauvaise volonté. Le vent soufflait plus fort que la veille, et Barran put de suite hisser la voile. Lentement le navire s'éloigna de la côte, et les deux jeunes gens reprirent leur cabotage.

• •• Cinq jours passèrent ainsi, qui, pour Gahonne, furent synonymes à la fois de bonheur et d'ennui. Ennui, car la jeune femme ne parvenait pas à s'habituer à ne rien faire.

Bonheur, car, avec Barran, ils meublaient leur temps en faisant l'amour. Jamais encore ils ne s'étaient aussi longuement unis, et aussi souvent. Il semblait que leur faim l'un de l'autre, loin de s'affaiblir, se renforçait à chaque étreinte. Il suffisait d'un regard, d'une caresse, d'un baiser, pour que les deux jeunes gens s'enlacent et que, fébrilement, Gahonne prenne Barran en elle et se laisse aller à sa passion. La vigueur du jeune homme était inépuisable et son imagination amoureuse au moins aussi étendue que celle de sa compagne...

Ce fut précisément durant une de ces étreintes qu'une brusque bourrasque survint et fit tanguer le navire. Chataham s'ébroua. Au-dessus des deux jeunes gens, la voile se mit à faseyer, claquant contre les mâts. Barran leva vivement la tête.

— Holà ! s'écria-t-il, abandonnant sa compagne.

Gahonne poussa un long gémissement de frustration et cligna des yeux troublés. Elle se rendit compte que, durant leur étreinte, le temps s'était gâté. De gros nuages noirs filaient dans le ciel, le vent soufflait en subites bourrasques et la mer avait viré au violet sombre. Les vagues se creusaient et, à leur sommet, des crêtes d'écume blanchissaient.

Une gifle glacée cingla la jeune femme.

— Mets-toi au gouvernail ! cria Ban-an. Cap sur la terre !

Gahonne se redressa et dénoua l'écoute qui servait à bloquer l'aviron de poupe. Elle s'arc-bouta sur la lourde pagaie et, se vautrant dans les lames, le navire orienta lentement sa proue vers la côte.

Barran s'efforçait de réduire la voile. Il halait, pouce après pouce, la drisse qui retenait la vergue contre les mâts.

Mais le vent, forcissant d'instant en instant, ne lui facilitait pas la tâche. Le cuir mouillé battait contre le gréement, lequel grinçait et craquait à faire trembler les membrures de l'embarcation. Soudain, avec un bruit de tonnerre, une attache céda et la voile, s'enroulant autour d'un des deux mâts, se déchira sur toute sa largeur. Barran poussa un juron et n'eut que le temps de se baisser. Le cuir vola au-dessus de ses épaules, les cinglant au passage et y traçant un sillon sanglant. L'instant d'après, le mât de droite s'effondrait dans un grand craquement. Celui de gauche résista, mais se plia à mi-hauteur, comme l'aurait fait un roseau.

— Par l'enfer ! hurla Barran.

Il se jeta sur sa hache de bronze, repoussant Chataham qui tirait sur son amarre en roulant des yeux affolés, et s'attaqua aux haubans à demi arrachés du bordé. Tremblante de froid et de peur, Gahonne le vit, sans comprendre, qui frappait à coups redoublés les épais cordages. Au bout de quelques instants, ceux-ci se rompirent et partirent dans les flots écumants. Le navire roula, se mit en travers, face aux lames.

L'une d'elles le prit et le fit tourbillonner, mais la coque, large et basse, si elle ne favorisait guère la manoeuvre, possédait une grande stabilité et le mouvement, cessa de lui-même après qu'ils eurent embarqué deux ou trois paquets de mer.

Barran s'était précipité aux avirons. Calant ses pieds contre le bordé, il les plongea dans les flots et se mit à ramer, de toutes ses forces. Le coeur de Gahonne cognait à grands coups. Dans le ciel assombri, un éclair flamboya, suivi d'un violent grondement. Une bourrasque de pluie courut sur le visage de la jeune femme, qui, machinalement, se lécha les lèvres. Gahonne avait peur, mais en même temps, dans ses veines, courait une grande excitation, qui n'était pas entièrement due à l'insatisfaction de l'étreinte inachevée. Cette lutte contre les éléments était nouvelle pour elle, mais elle avait confiance en la solidité de leur embarcation, comme elle avait confiance dans les capacités de marin de Barran. Elle ne songea pas qu'elle pourrait mourir noyée.

Elle songea qu'elle se battait, comme se battait Barran, et que se battre, c'était vivre !

Barran lui cria quelque chose, que le vent emporta.

—Quoi ? hurla-t-elle, se penchant vers son compagnon.

—Je dis... cette tempête... pas naturelle !

Elle ne comprit pas le reste, haussa les épaules. Il secoua la tête, faisant voler ses cheveux trempés, redoubla d'efforts.

Brusquement, le second mat se brisa en son milieu. Le reste de la voile s'envola. Mais Bamm n'y fit pas attention. Tout son corps était tendu, ses muscles contractés sur les avirons.

Machinalement, Gahonne se tendait en même temps que lui, accompagnant ses mouvements, comme si elle pouvait l'aider. Entre ses mains, le gouverne semblait vivant, se débattait pour lui échapper. Mais elle le maintenait d'une poigne de fer et, lentement, très lentement, elle pouvait voir la côte, noyée derrière des rideaux de pluie, qui se rapprochait Barran avait eu raison... Heureusement qu'ils n'étaient pas allés trop au large !

Enfin, après plus d'une heure de lutte, ils se retrouvèrent à l'abri d'un éperon rocheux. Le navire désemparé tangua et roula avec moins de violence, et Gahonne put détendre les muscles douloureux de ses épaules et de son dos.

Aide-moi ! lui cria Bamm.

Elle abandonna la gouverne, obéit à l'ordre de son compagnon. De concert, les deux jeunes gens se mirent à ramer, un sur chaque bord du bateau. Ils franchirent une série de rouleaux, qui projetèrent sur eux de grandes éclaboussures d'embruns et, enfin, ils purent sentir le raclement du sable sous leur coque. Barran se jeta à l'eau.

Gahonne le suivit. Tous deux saisirent le bordé et, scandant leurs efforts par des cris sourds, tirèrent le navire vers la plage.

—Accroche une amarre au cou de Chataham ! ordonna Barran. Il ne faut pas que les vagues emportent le bateau !

Gahonne remonta à bord et détacha l'entrave du cheval, qui n'en demandait pas plus pour quitter ce sol par trop mouvant. La jeune femme lui passa sa longe autour de l'encolure, la noua à une latte du bordé. Puis, excitant l'animal de la voix et du geste, elle le guida vers la plage.

Quelques instants plus tard, le navire était halé au sec.

Brisés de fatigue, Barran et Gahonne se laissèrent tomber sur le sable mouillé, subissant stoïquement le déchaînement des éléments sur lem corps nus. Enfin, le jeune homme releva la tête.

Je n'y comprends rien ! grogna-t-il. J'ai observé le ciel avant que nous fusions l'amour. Il n'y avait pas un nuage, le vent était bien établi... Et ce grain, tout à coup !

Oui... Et... on dirait que ça se termine, répondit Gahonne.

De fait, le ciel se dégageait. Les nuages se dispersaient et un immense arc-en-ciel zébrait l'horizon. Le vent soufflait moins violemment, la pluie cessait de tomber.

—Eh bien, ça alors ! maugréa Barran, se dressant et se dirigeant vers le bateau échoué. A croire que la mer voulait que nous abordions ici !

Gahonne le rejoignit Le jeune homme inspectait le navire, évaluant ses avaries.

C'est grave ? demanda Gahonne.

—Non, pu très... Je ne me trompais pas : ces navires sont extraordinairement robustes. D faudra juste remonter deux mâts. Ça ne devrait pas être trop difficile de trouver de jeunes arbres. Pour la voile, ça sera plus ennuyeux. Il nous faudra sacrifier plusieurs de nos peaux... A moins que notre tente...

Gahonne le laissa soliloquer. Elle ne pouvait guère aider son ami, dans ces circonstances. Elle fit quelques pas, le long de la plage, examinant le paysage. Des dunes s'élevaient, couronnées d'herbes folles. Plus loin, une colline se dressait, couronnée par ce qui ressemblait à une table de pierre. Et sur cette table...

Gahonne sentit son sang refluer de ses veines. Elle voulut crier, mais pas un son ne sortit de ses lèvres. Ce n'était pas possible ! Elle rêvait ! Elle...

—Ba... Barran... gémit-elle.

Son compagnon releva la tête. D'un bond, il fut auprès d'elle, l'épieu au poing.

Gahonne tendait une main tremblante en direction de la colline, de la table de pierre, de la silhouette humaine accroupie en haut de l'éminence, et qui les fixait, parfaitement immobile.

—Là... C'est.. c'est.. murmura la jeune femme.

—Gahonne, qu'as-tu ? Pourquoi te mets-tu dans un tel état ?

Gahonne tourna un visage blême vers son compagnon.

—Barran, je... je crois que... je reconnais cette... créature. C'est..

Elle pouvait à peine parler. Elle inspira profondément et lâcha, d'un seul jet : —C'est la vieille Éleihiée des Aramandars ! L'aveugle qui m'a révélé ma véritable nature et que j'ai vue morte, allongée auprès de moi, au petit matin !

Barran ne manifesta aucun étonnement déplacé. Il se contenta de saisir la jeune femme par le bras et de lui demander : —En es-tu sûre ?

Gahonne acquiesça. Elle ne parvenait pas à détourner son regard de la minuscule forme humaine. Même à cette distance, il ne pouvait y avoir aucun doute. C'était bien la vieille femme, drapée dans sa peau de loup, tenant son bâton en forme de crosse.

—Oui... Je... Mais comment cela est-il possible ? Elle était morte ! MORTE!

Barran la secoua, et elle prit sur elle pour se calmer.

—Les gens ne peuvent pas revenir du royaume des Morts, dit-elle. C'est de la sorcellerie ! Mais il faut aller voir !

—Je suis de ton avis, répondit Ban-an. Mais auparavant..

Ils rejoignirent le bateau et se rhabillèrent, s'équipant de leurs armes. Cela faisait si longtemps que Gahonne vivait nue que la jeune femme se sentit presque déplacée, ainsi vêtue.

Allons-y, dit-elle, reprenant instinctivement la direction des opérations.

Ils traversèrent la plage, s'enfoncèrent dans les dunes, dérangeant des nuées d'oiseaux marins qui s'envolèrent en caquetant. Ils atteignirent le pied de la colline, entreprirent de la gravir, préts à faire face au danger.

Ils s'immobilisèrent au pied de la table de pierre.

Gahonne tremblait, collée au corps de son compagnon, traversée par une terreur superstitieuse. Ce n'était pas une illusion. Elle voyait bien Éleihiée, assise en tailleur sur la large plaque de grès. La vieille femme était vêtue de la même peau de loup que l'année précédente, cette peau de loup qu'elle s'était appropriée après sa mort, et qu'elle avait perdue lors de son passage à travers la Porte de Flamme.

Elle était toujours aussi maigre, et son regard aveugle demeurait aussi fixe que dans son souvenir.

D y eut un instant de silence. Ni Barran ni Gahonne n'osaient le rompre. Enfin, Éleihiée fit un mouvement, chassant une de ses longues mèches blanches, que le vent faisait voler devant son maigre visage.

—Je suis désolée, Gahonne-la-Rouge, dit la vieille femme, d'avoir dû déchaîner la colère des éléments sur ton passage, mais c'était la seule façon pour que tu abordes cette côte.

—Ainsi donc, c'était bien toi ! répliqua la jeune femme.

—Oui... C'était moi. Je devais te parler. Viens auprès de moi, ma fille.

Il y avait une profonde tendresse dans la voix d'Éleihiée.

Gahonne échangea un regard avec Barran, qui approuva silencieusement. Aussi, escaladant le rebord de l'autel, rejoiÉleihiée leva la main, cherchant son visage, le trouva, effleura sa joue, son front, ses cheveux.

—Femme rousse, murmura-t-elle, je suis heureuse de te retrouver.

Gahonne interrompit les caresses d'Éleihiée en saisissant le frêle poignet.

—Quel est ce sortilège, Éleihiée ? dit-elle sèchement.

Comment peux-tti me parler, toi que j'ai vue morte, dans le pays des Latahïrs ? Qu'est-ce que tout cela signifie ?

Le vieux visage s'éclaira d'un sourire énigmatique.

Tant de questions, Gahonne-la-Rouge, qui trouveront d'elles-mêmes leurs réponses.

—Que veux-tu dire ?

—Tu as de grands pouvoirs. Mais ils ne peuvent t'être révélés prématurément. Tu dois apprendre, deviner, voir.

Alors tu sauras...

Gahonne ravala son irritation.

—Pourquoi m'as-tu fait venir ici ?

Le visage d'Éleihiée se contracta.

—As-tu franchi la Porte de Flamme, ma fille ?

Oui. Et j'en suis revenue...

Elle ne put s'empêcher de couler un regard à Barran, qui observait silencieusement la scène.

—J'en suis revenue avec un habitant de cet autre monde.

Éleihiée demeura un long moment muette. Enfin, elle soupira et reprit, comme à regret : —Je le sais. J'avais senti sa présence. D se tient auprès de nous, n'est-ce pas ?

Au pied de cette table.

Éleihiée tendit une nouvelle fois la main.

Qui que tu sois, approche également, dit-elle.

Sans un mot, Barran vint s'installer auprès des deux femmes. Comme elle avait fait pour Gahonne, Éleihiée l'effleura du bout de ses doigts noueux. Elle semblait en proie à une intense émotion.

—Ta place n'est pas en ce monde, étranger, dit-elle enfin. Mais je suppose que tu ne retournerais pas chez toi...

—Non, répondit calmement Barran. Je n'ai plus de « chez moi ». Mon univers s'est anéanti dans une apocalypse de feu, de sang et de haine. La Porte de Flamme m'a amené ici, auprès de Gahonne et j'y demeurerai jusqu'à ma fin.

—Barran et moi nous aimons ! reprit Crahonne avec agressivité. Jamais nous ne nous quitterons ! Un jour je porterai ses enfants ! Nous engendrerons une lignée exempte de la malédiction des Aramandars !

Éleihiée sourit.

—Je ne vous souhaite rien d'autre, mes enfants, dit-elle.

Mais il va vous falloir lutter pour cela, affronter bien des difficultés, et surtout échapper au plus mortel des périls.

Gahonne se sentit frissonner.

—Quel péril ? demanda-t-elle.

Éleihiée tourna vers elle son regard aveugle.

Gahonne-la-Rouge, as-tu conscience qu'en vivant avec ton compagnon, tu bouleverses l'agencement des univers ?

—Je n'en sais rien, répliqua la jeune femme en haussant les épaules. Et je m'en moque ! Quel rapport avec ce péril dont tu parlais ?

—Un rapport évident, répondit Barran à la place de la vieille magicienne. Pour que les univers retrouvent leur équilibre, je dois être éliminé... C'est d'autant plus nécessaire que je ne suis pas un humain au sens propre du terme.

Je fus artificiellement créé... Je savais cela dès lors que je suis revenu ici, et que mon extinction programmée avait été supprimée par mon créateur.

—Tu ne m'en as jamais rien dit ! protesta Gahonne.

—C'est que j'espérais tout de même un peu. Les jours, les mois passaient. Je me prenais à croire qu'on m'avait oublié.

Il parlait très calmement, mais Gahonne sentit des larmes s'accumuler sous ses paupières.

—Quel est ce péril ? demanda-t-elle à nouveau.

Quelque chose d'innommable, venu de cet univers que vous avez fui, répondit Éleihiée.

—La boue ! s'exclama Gahonne.

Éleihiée acquiesça.

—On peut l'appeler comme ça. C'est une matière vivante, intelligente. Elle a traversé l'infini cosmique pour aboutir en ce monde et vous y traquer. Elle étend son maléfique pouvoir sur la steppe. Elle détruit tous les êtres humains qu'elle rencontre. Telle est sa finalité.

—Les Askanis...

—Ils ont été ses victimes, par huard, comme les habitants du village que vous avez traversé. Comme d'autres le seront ou le sont déjà, en cet instant.

Gahonne se sentit frémir de terreur.

—Comment agit cette... matière ? demanda Barran.

—Elle prend forme, étend son emprise sur une contrée, y traque et détruit toute vie humaine. Puis elle perd sa virulence, comme si elle était gavée de victimes. Elle devient poussière, disparaît, mais renaît peu après, en une autre contrée, et recommence son action de mort.

—Où se trouve-t-elle, en ce moment ? demanda Gahon ne.

—Je ne sais pas. Mais elle connaît votre présence. D est à craindre qu'elle vous serre de près.

Les deux jeunes gens échangèrent un regard angoissé. Ils avaient été bien inspirés de s'enfuir par la mer.

—Pouvons-nous lui échapper ?

Éleihiée secoua lentement la tête.

—Elle a l'intelligence de ses créateurs, et pour elle, le temps ne compte pas, non plus que l'espace. Vous la rencontrerez tôt ou tard, où que vous parveniez à vous enfuir.

Qui sont ses créateurs ?

Barran siffla entre ses dents.

—Cette abjection n'est rien qu'une arme arrivant du futur.

Oui... Elle n'est pas de ce temps, elle n'est pas de ce monde. Mais il est à craindre qu'elle finisse par le détruire, comme l'autre a été détruit. Ce sera alors le plus effroyable bouleversement cosmique.

—Comment ça ? s'exclama Gahonne.

Ce fut Barran qui répondit : Réfléchis... Cette saleté est invulnérable aux hommes de ce temps. Elle peut détrufre toute la population de ce monde. Alors.., l'humanité n'aura pas existé. Rien de ce qui doit se dérouler dans le futur n'arrivera... Les mondes issus de celui-ci n'existeront pas. Toute l'histoire cosmique sera changée. Qu'en découlera-t-il ? Même les dieux sont en danger !

Gahonne ne comprenait pas tout, mais rien qu'à entendre Barran, son coeur lui manquait. Éleihiée approuvait de la tête atut propos de son ami.

Vous et vous seuls, reprit la vieille femme, pouvez contrecarrer cette funeste évolution.

—Mais comment faire ? s'écria Gahonne. Moi aussi, je suis une femme de ce monde ! Mon épée et mes flèches ne peuvent rien contre de la boue ! Et l'épieu de Barran non plus !

Éleihiée tourna vers elle son regard aveugle. Elle eut une ombre de sourire.

—Tu es une femme de ce monde, Gahonne-la-Rouge.

Mais tu es aussi et surtout une Aramandar. Tu as les réponses à tes questions dans le secret de ton être. Tu dois te tourner vers ta véritable nature et trouver ces réponses.

Mors, tu sauras.

—Mais...

—Ne t'attache pas aux apparences. Vois plus loin que tes sens. Pense à moi... Qu'ai-je besoin d'yeux pour discerner certaines vérités ? Qu'ai-je besoin d'armes pour influer sur les éléments ? Qu'ai-je besoin d'une apparence charnelle pour me trouver devant toi ?

Sur cette phrase sibylline, Éleihiée sembla se tasser sur elle-même. Gahonne poussa un cri de stupeur, tendit sa main en direction de la vieille, effleura son épaule. Sous ses doigts, la chair de la magicienne perdit de son épaisseur, de sa texture. Elle retira vivement sa main, comme si elle s'était brûlée. Le souffle court, elle se plaqua contre Barran, qui lui entoura la taille de son bras.

Lentement, Éleihiée se dissolvait, devenait pareille à une image ténue, un nuage éthéré. Mais son visage, curieusement transparent, demeurait souriant, montrant toutes les caractéristiques d'une grande sérénité. ll persista un instant, après que le corps de la magicienne se fut effacé, disparut enfin, et c'était comme si Éleihiée des Aramandars n'avait jamais été là.

Un moment, ni Gahonne ni Barran ne bougèrent. Comme hébétés, ils contemplaient la table de pierre. Enfin, la jeune femme tourna la tête vers son compagnon.

—C'était... comme avec ton ami, dans ton monde !

balbutia-t-elle.

Barran secoua la tête.

—Non... Ce que tu voyais de LYS était une transmission holographique. Tout un mécanisme permettait ce phénomène... Je doute qu'un tel mécanisme existe quelque part autour de nous !

Ils descendirent de l'autel.

C'est de la magie, reprit Barran. Une magie qui me dépasse !

Gahonne avait espéré que son ami pourrait, de par ses vastes connaissances, donner une explication logique à l'incroyable apparition d'une morte leur expliquant quel danger courait le monde. Mais Barran semblait aussi perplexe qu'elle.

—En tout cas, reprit le jeune homme, nous savons à quoi nous en tenir. Noire combat n'est pas terminé. Il prend même une autre dimension.

Gahonne soupira. Sa main dans celle de Barran, ils retournèrent vers la plage. La mer était à nouveau calme, le soleil brillait, descendant lentement vers l'horizon. Chataham les salua d'un hennissement joyeux.

—Je ne sais pas ce que je dois faire, Barran, gémit Gahonne. Mon esprit est vide. Éleihiée a dit que j'avais en moi toutes les réponses à nos problèmes, mais, vraiment, je n'entrevois aucune de ces réponses... Je suis stupide !

Ne dis pas ça ! Il ne doit pas être facile de découvrir sa propre magie. Rien ne t'avait préparée à un tel pouvoir.

Ils se trouvaient au bord de l'eau. Gahonne s'assit sur le bordé du navire échoué.

—Qu'est-ce qu'on fait ? marmonna-t-elle.

—Dès demain, nous nous occuperons à regréer la nef.

Ensuite nous reprendrons notre route vers les cités.

—Tu y penses encore, toi, aux cités ?

Barran la considéra longuement.

Plus que jamais, dit-il enfin.